II- Lectures critiques

 

1. les oeuvres féminines

2 . Théses et essais

 

 de la littérature féminine marocaine (romans, nouvelles, autobiographies, récits, essais, thèses) réalisées par les étudiants-chercheurs de l’UFR Littératures et Cultures Maghrébines et Comparées, niveau DESA (Diplôme des Etudes Supérieures Approfondies), Faculté des Lettres, Rabat, année 1999-2000.

 

1- les oeuvres féminines

 

                                               1   Retour à l'enfance : Leïla ABOU ZEÏD

2    (Que ferions-nous ?) Ma l-ladi na fâaleh : Latifa Baqa

                                               3   Oser Vivre Siham BENCHEKROUN

                                               4   La Fracture du Désir Rajae Benchemsi

5        Le corps dérobé Houria BoussEjra

6         Le secret des Djinns  Nadia Chafik

7         Cérémonie Yasmine chami-Kettani

8         Fatoum, la prostituée et le saint Dounia Charaf

9         Le ressac   Nouzha FASSI-FIHRI

10     La Baroudeuse Nouzha FASSI-FIHRI

11     (Un corps et une ville) , jassadoun wamadinah Zhor GOURRAM

12     Une enfance marocaine Touria HADRAOUI

13     L'aube en exil Tessa MILAD

14     (Blessures de l'âme et du corps) Juruh Arrouh Waljassad Malika MOSTADRAF

15     Rêves de femmes Fatima Mernissi

16     Une femme tout simplement Bahaa TRABELSI

17     L'arganier des femmes égarées Damia OUMASSINE

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1. Retour à l'enfance (en arabe).

Casablanca, Imprimerie Al Najah El Jadida, 1993.

par Khadija FADILI

 

Leïla Abou Zeïd a écrit  L'année de l'éléphant (1), L'autre visage de l'Amérique (2), ainsi que Retour à l'enfance (3). Elle a récemment publié son dernier roman Le dernier acte.

 

1- Présentation

Dans ce récit autobiographique, la narratrice creuse aux tréfonds de sa mémoire pour restituer les scènes les plus marquantes de sa vie d'enfant.

Le cadre spatio-temporel est le Maroc colonial. Le père de la narratrice mène avec les nationalistes la lutte pour l'indépendance. Il est soutenu par une épouse modèle, symbole de l'abnégation de la femme marocaine. Elle fait des sacrifices psychiques et matériels pour la cause nationaliste. En plus, elle se charge de l'éducation de ses trois filles.

En dépit de l'acharnement de la belle-famille, la mère poursuit une autre lutte: celle de mettre ses filles à l'école, les éduquer et les initier au respect des valeurs ancestrales. Installée à Casablanca puis à Rabat, la narratrice remonte à sa période de scolarisation, et à son amour pour la langue arabe. Elle explique ce fait comme une réaction contre la politique de francisation, à une époque de terreur coloniale où les traîtres étaient exterminés par les nationalistes.

Après l'indépendance, le père sera nommé pacha, puis bientôt incarcéré et torturé pour ses activités politiques. Les séquelles sont profondes aussi bien sur ce grand nationaliste que sur sa fille, qui dénonce tout type d'oppression physique ou psychique. Le dernier message du texte exprime la désillusion de la génération de la période post-indépendante et porte un espoir de démocratie et de liberté.

 

2- Réflexions critiques

a) Les catégories narratives:

Si la situation spatio-temporelle évoque le Maroc de la lutte pour sa libération, les personnages cités sont inspirés de cette période. La grande famille participe activement au maintien du noyau composé des parents. Ainsi, apparaissent, au fil de la remémoration, les oncles, les tantes, les voisins et les habitants da la région.

La figure de la grand-mère joue un rôle particulier dans la transmission de la parole ancestrale, et ses différents comportements illustrent la sagesse populaire.

Par ailleurs, c'est l'image des parents qui marque particulièrement la mémoire de la jeune Leïla: elle évolue avec un sens de responsabilité qui dépasse les préoccupations des enfants de son âge.

La mère est incontestablement la figure la plus marquante: elle est représentée dans sa simplicité et sa spontanéité, sa gaieté et sa colère. Son courage se manifeste à maintes reprises, surtout lorsqu'elle transporte, en secret, les armes et les munitions pour les résistants.

L'enfance de la jeune Leïla est influencée par le père qui entretient avec sa fille des rapports d'amitié, surtout lorsqu'elle devient lycéenne et commence à se poser des questions sur ses activités politiques.

Les stations spatiales (Ksiba, Sefrou, Casablanca, Rabat,) ont une fonction narrative:  elles génèrent le travail de la restitution du passé et son influence sur le cours des événements.

Ainsi, si la problématique centrale du texte est de redonner vie à un passé fertile d'informations, la narratrice insiste davantage sur le rôle de la femme dans la lutte pour l'indépendance, en tant qu'agent de résistance et en tant que mère responsable de l'éducation de ses filles.

 

b) statut du genre

Même si aucun pacte (romanesque ou autobiographique) n'est affiché sur la couverture, le titre est révélateur du genre et inscrit le texte dans la mouvance autobiographique : il en est de même de l'utilisation du pronom personnel «nous» qui implique la narratrice et sa famille composée de sa mère et ses deux sœurs.

Le texte est divisé en parties égales, ayant chacune un titre renvoyant à une période spatio-temporelle précise de la vie de la famille. La préface explique la visée que l'oeuvre aspire atteindre: dénoncer la sauvagerie de la colonisation et la tyrannie qui lui a succédé sous des «étoffes nationales».  A travers la critique de la réalité actuelle du Maroc, elle veut mettre en relief l'évolution des droits de l'Homme dans son pays. En effet, le texte est l'occasion de l'inscription d'un double discours: historique (qui remonte à la lutte pour l'indépendance), et actuel (qui témoigne de la déception de la génération post-coloniale). Sur le plan social, «la mission civilisatrice de la puissance impériale» est critiquée, de même que le système d'enseignement adopté après l'indépendance.

Sur le plan esthétique, le texte présente une richesse de la culture orale. L. Abou Zeïd a voulu restituer la mémoire collective marocaine de l'époque, en  transcrivant quelques adages, énigmes, des extraits poétiques oraux appartenant à l'arabe dialectal.

Le plus souvent le dialecte est inséré dans le dialogue tranchant avec la langue classique du récit. Mais il arrive que les deux langues fonctionnent au niveau du même énoncé.

La tradition du conte est présente dans le texte. Les filles passent leur temps à réécouter les mêmes histoires, racontées par les vieilles femmes.

Dans sa communication lors de la Journée d’Etudes du 25 février 2000 à la Faculté des Lettres de Rabat, Leïla Abou Zeïd avoue la difficulté d'écrire un texte autobiographique. Mais en même temps, elle reconnaît que ce qui a motivé la publication de ce texte, c'est le fait qu'il était destiné à un lectorat étranger (américain) ; autrement dit elle savait que l'oeuvre n'allait pas subir les effets de la censure.

Ceci nous pousse à nous interroger sur le degré de distanciation que permet la langue étrangère, ainsi que sur 1e degré d'authenticité d'une autobiographie écrite dans sa propre langue. A notre avis, le texte de Leïla Abou Zeïd est une autobiographie romanesque puisqu'elle contient des données personnelles racontées d'une manière romancée, prises en charge par des personnages typés et régis avant tout par l'histoire qui les raconte.

Notes :

(1) Rabat Dar Attakafa, 1983.

(2) Casalanca, Imprimerie El Najah Al Jadida, 1986   

(3) Casablanca, Imprimerie El Najah Al Jadida, 1993

 

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2 . Ma l-ladi na fâaleh  (Que ferions-nous ?)

Rabat, Publications de l'Union des Ecrivains du Maroc, série Créations, 1993

par Khadija Mouwahidi

 

 Ma l-ladi na fâaleh de Latifa Baqa (Que ferions-nous?) est un recueil de nouvelles couronné par le prix de l’Union des Ecrivains du Maroc (catégorie des jeunes écrivains) en 1992. 

 

1- Présentation

La problématique essentielle qui fait la trame de l’œuvre est la crise de la nouvelle génération. Le lien qui lie les huit nouvelles du recueil est  l'expression -de différentes manières et selon divers angles- de ce qu'on pourrait appeler un drame social et ontologique vécu en particulier par la jeunesse, dans la désillusion et quelquefois l'absurdité. Ses manifestations sont le chômage des diplômés, la crise des valeurs dans une société en gestation, le désenchantement dû au tiraillement entre la tradition et la modernité, entre l’espoir dans le futur et le non-sens qui régit le réel. Malgré ce décalage frustrant entre l’être et son devenir, la narratrice arrive toutefois à se situer, non sans une longue indécision, en puisant dans sa profonde croyance en la puissance de l’homme (et de la femme).

 Les titres des nouvelles sont  d'ailleurs assez significatifs, dans la mesure où ils mettent l’accent sur  l’interrogation inquiétante sur soi par toute une génération:

1.       Parasites intestinaux

2.       Histoire futile

3.       Ses mains

4.       Mauvaise soupe

5.       Sueur des femmes et sueur des hommes

6.       Chaussure sans talent.

7.       C’est tout ce qu’il y a

8.       Que ferions – nous?

Personnage central, la narratrice assure le récit à la première personne du singulier. Elle se présente comme une jeune licenciée en sociologie qui cherche désespérément un emploi. Plutôt que de suivre un tracé de vie linéaire de type autobiographique, elle raconte des bribes de sa vie relatives à la quête du travail, la vie sentimentale et les expériences quotidiennes. La quasi-absence d’événements dans l’œuvre confère au récit une  impression de vacuité. A part quelques réminiscences de l’enfance, de brèves allusions à la recherche d’un emploi, des scènes sociales décrivant le vécu quotidien, les différentes nouvelles restent dépourvues d’action et ne constituent pas une histoire étoffée et continue. C’est que le déploiement actanciel est loin d’être l’intérêt central de l’œuvre. L’intérêt réel consiste en l’approche d’une situation où l’événement – quand il existe – n’est qu’un prétexte pour son dépassement vers d’autres significations.

Par ailleurs, la narratrice emploie toute une stratégie de brouillage narratif et ne laisse transparaître que parcimonieusement une relation  – fade et ambiguë –  avec un homme dont ni le nom ni le statut ne sont mentionnés dans l’œuvre.

Les autres personnages qui peuplent l’univers fictionnel sont plutôt des «ombres» (selon l’expression de la narratrice). Ils sont simplement mentionnés sans être dotés ni de caractères ni de profondeur psychologique. Ils sont l’incarnation de cette génération prise dans le tourbillon de la vie, écrasée et dépersonnalisée par l’ampleur de la crise.

Le texte est écrit dans une expression   simple mais souvent  provocante: c’est une  observation, souvent angoissée, du quotidien dans la recherche de l’inconscient collectif.  La dédicace l’illustre bel et bien.

Déjouer, mais aussi et surtout, transcender l’échec et le mal par l’écriture. Cette dernière serait l’unique lumière dans l’opacité du monde  en crise.

 

2- Réflexions critiques

La Nouvelle, comme genre littéraire et forme scripturale, relève d’une tradition qui a marqué la naissance du roman marocain d’expression arabe. Ce dernier, par le nombre limité de pages,  l’intrigue réduite et la structure narrative simple, est beaucoup plus  proche de la nouvelle. Chez L. Baqa,  ce genre est une forme littéraire qui garantit  les possibilités d’une narration fragmentaire par le biais du jeu des arrêts et des reprises. La remarque centrale que nous pourrions avancer sur ce point est que l’auteur, par l’unité du thème, du personnage et les différents liens entre les nouvelles, confère à ce recueil l’aspect d’un roman  sous forme de différents tableaux et scènes. Chaque nouvelle est un arrêt, un bloc certes autonome, mais qui s’intègre dans l’ensemble du texte.

Par ailleurs,  la narration à la première personne confère au récit deux dimensions essentielles. La première est son inscription dans la tradition du roman autobiographique; la seconde, l’adoption d’une stratégie de dévoilement qui veut  abolir la distance entre narratrice et personnage principal.

C’est ainsi que tout au long du récit, la narratrice adopte une démarche sélective des références autobiographiques. Elle va mettre l’accent sur les points lancinants et les impressions fortes de sa vie. Mais cette dimension référentielle des éléments autobiographiques s’estompe pour mettre en évidence les préoccupations littéraires et esthétiques de l’écrivaine.

En ce qui concerne les modalités de la narration, on peut dire que l’adoption d’une narration fragmentaire est l’illustration parfaite de la problématique générale de l’œuvre: l’échec et la déperdition de « l’héroïne » dans une quête désespérée. Devant l’impossibilité de raconter sa vie comme un tracé progressif et homogène, seule une reconstitution – reconstruction – fragmentaire pourrait en rendre compte.

Dans ce sens, nous pouvons dire que ce qui constitue l’originalité de l’œuvre c’est sa forme signifiante. Par cette mise en écriture du drame, l’oeuvre s’inscrit au sein d’une aventure scripturale particulière qui contribue à une réflexion esthétique sérieuse du récit court en prose.

Loin d’être linéaire, le récit épouse tantôt la logique de la mémoire (réminiscences de l’enfance), tantôt la forme du journal avec les ces propres au genre: dates, démarcations typographiques par rapport au reste du récit, «je» qui assure la narration de sa propre histoire au fur et à mesure de sa production, etc. Cette diversité au niveau du récit est doublée d’un changement de l’instance narrative: la narratrice qui utilise le «je» dans certaines nouvelles, se distancie dans d’autres en léguant sa voix à un narrateur à la 3ème personne. Cette technique lui permet de projeter d’autres éclairages sur sa propre histoire. Elle sert surtout à poser les jalons d’une autobiographie plurielle, celle de toute la génération de la crise.

En outre, certaines particularités marquent ce renouveau scriptural dans l’œuvre. La plus importante  est la mise en scène de l’écrivain écrivant. La narratrice confie à une amie qu’elle envisage d’écrire une histoire. Elle précise que cette dernière «sera sans héros, juste des ombres dans un café déserté» (p.20); en commençant à l’écrire à cet instant même, c’est le début de la même nouvelle qui est repris. Ce récit dans le récit nous rappelle la cent onzième nuit des Mille et Une Nuits ou Shahrazad raconte sa propre histoire.

Cette technique de la reprise du commencement confère au récit un caractère circulaire qui véhicule une dimension signifiante en rapport avec la problématique de l’œuvre: le retour du même, l’absurdité, l’impasse… C’est ce que la narratrice résume ainsi :  "Est-ce que je te raconte l'histoire du jour? L'histoire de tous les jours?" (p.78), accentuant par là l’interrogation portée par le titre de l’œuvre:  Que ferions-nous? 

De même,  par cette démarche, il est opéré un effacement des frontières entre le réel vécu et le fictionnel qui s’entrecoupent et s’enchevêtrent à l’intérieur du récit. Dans ce sens, Rajaa   – une des amies de la narratrice –   lui pose la question: "Est-ce que tu continues à peindre des papiers morts?" (p.33)

Sur un autre plan, l’œuvre se déploie sous le signe d’une intertextualité à la fois manifeste et diversifiée. Elle est justifiée par une narratrice – personnage intellectuelle qui trouve dans le monde de la littérature et des arts une préoccupation centrale. En plus des réflexions méta-textuelles traitant des sujets de la littérature et la peinture, nombreuses sont les références qui mettent en scène une certaine culture de l’écrivaine et sa conception esthétique.

Dès le titre, on sent que l’œuvre est profondément travaillée par l’intertextualité. Il est tiré d’un poème d’Amjed Nacer "Que ferions-nous?". Ce poème  est d’ailleurs cité en entier dans la dernière nouvelle qui porte aussi le même titre. Au-delà des modalités du fonctionnement narratif de cet hypotexte, il est certain qu’il confère à l’œuvre plusieurs dimensions à la fois thématiques (orientation de la lecture et de la portée symbolique) et esthétiques (par le renvoi à la poésie de A. Nacer).

De plus, l’allusion au conte de «Aîcha Bent Najjar», à Adonis dans «Le Constant et le variable» , à l’obsession surréaliste, à Freud en ironisant sur «son Oedipe», sont tous des éléments qui donnent à l'oeuvre une richesse esthétique. Cette dimension  permet de surmonter le quotidien aliénant et dégradant. Autant le réel est désespérant, autant le recours à l’art est salvateur.

En ce qui concerne la pratique de l’écriture, on constate une certaine simplicité qui régit les constructions syntaxiques et le lexique. Ce dernier est adapté pour répondre à la fois aux exigences esthétiques de la narratrice intellectuelle et transcrire le quotidien journalier. Pour cette raison, il reste ouvert aux différents parlers sociaux; dialectes, termes en français, etc. S’éloignant de la recherche stylistique, l’expression verse dans un réalisme qui frise parfois la banalité mais qui reste transparent à une certaine profondeur symbolique.

Pour conclure, il est à signaler que pour L. Baqa, il ne s’agit pas de véhiculer, à travers cette aventure scripturale, un féminisme  exacerbé, ni de proposer une vision du monde sous une forme simpliste. La femme, dans son optique, se réalise dans et à travers l’écriture.

On peut se demander alors si le réel n’est là qu’un prétexte pour évoquer des problématiques essentiellement scripturales, mettant  ainsi en question une certaine conception de l’écriture féminine souvent liée à l'engagement personnel et social.

 

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3 . Oser Vivre

Casablanca, Eddif, 1999.

par Khadija FADILI

 

Siham Benchekroun est médecin et journaliste. Elle a fondé, en 1992, le premier groupe de presse spécialisé en santé au Maroc qu'elle dirige actuellement. Oser Vivre est son premier roman.

 

1- Présentation

Le roman retrace l'itinéraire de la jeune Nadia, une bourgeoise aux idées anticonformistes par rapport à son milieu fassi plutôt traditionnel et conservateur. Se mariant par amour et par conviction, elle finit pourtant par se rendre compte que l'élu de son coeur n'est pas très différent des autres hommes. En effet, jaloux et hostile à son épanouissement, il ira jusqu'à lui interdire les études et le travail. Et ni la maternité, ni le début d'une relation amoureuse avec le peintre Mehdi, ni la vie mondaine ne la dissuaderont de briser le mur du silence et du mensonge, de rompre avec un semblant de vie où elle est traitée comme un pantin. Ainsi, elle «ose vivre» sans peur et sans censure.

Pourtant cette émancipation n'est pas sans interpeller le lecteur et susciter sa réflexion sur le statut de la femme divorcée, sur sa condition matérielle et  surtout sur l'accueil réservé par la société à l' « insoumise ». Nadia se retrouve seule mais libre:

 

«Bientôt ils ne pourront plus m'atteindre dans l'abîme ou je m'engloutis ni leurs blessures augmenter ma douleur. Mon refus gigantesque m'a entièrement absorbée. Je suis devenue négation (...) leurs gesticulations, leur bruit infernal: une image floue privée de son ....» (p. 205)

 

Contrairement à Lalla Kenza, sa mère, qui incarnait pour elle tous les préjugés et les stéréotypes rétrogrades qu'elle exécrait, Nadia décide de rompre avec les principes dévalorisants en ouvrant son coeur à sa fille Lina:

«Mon trésor, ma petite fille, la seule prudence dont je te conjure est de ne jamais te laisser piéger comme un petit animal domestique incapable de survivre loin de ses maîtres. Lina, n'achète jamais ton confort par ta liberté.» (p. 261)

 

2- Réflexions critiques

Oser vivre  est un roman composé de deux parties égales. L'architecture du roman montre l'équilibre entre discours et récit dans les deux parties. En effet on a dans la première partie: 6 discours/6 récits: dans la deuxième: 5/5. Le fonctionnement de ces deux plans d'énonciations se fait de façon rythmée, alternée.

Exemple de la 1ère partie

pp.9-11   discours

pp. 13-15 récit

pp. 17 discours

pp. 19 récit

pp. 37-42 discours

pp. 43-59 récit

pp. 60-73 discours

pp. 75-105 récit

 

a) Le discours 

Il se distingue d'un point de vue typographique (en gras) ainsi que thématique ; il réfère à la période post-conjugale.

 

La narratrice porte un jugement critique sur le monde où elle évolue: par exemple, elle débute son texte par son voyage à Casablanca, alors qu'elle a passé des semaines avec ses parents à Fès. Dans le train, elle remonte le passé, se rappelle son mariage, sa nuit de noce, et procède par introspections pour montrer sa situation actuelle. La prise de conscience est favorisée par le déplacement spatio-temporel.

Ce cheminement n'est pas sans rappeler La Modification de Michel Butor. Le discours est également l'occasion de la méditation sur ce qui va mal dans le pays: le système ferroviaire qui laisse à désirer, la situation des bonnes, les diplômes «made in ailleurs », la garde des enfants...

 

b) Le récit

Si le discours est pris en charge par la première personne, s'exprimant en toute spontanéité, le récit, lui, est assumé par un narrateur extradiégètique gardant ses distances vis-à-vis de ce qu'il rapporte, se contentant de décrire les souffrances de l'héroïne et les étapes de sa prise de conscience et de ses positions.

Même si le récit prédomine au niveau quantitatif, le discours lui, a une place particulière: au début et à la fin du texte. C'est en fait lui le catalyseur du récit.

 

c) Signification de l’écriture romanesque

A la fin du roman est inséré un glossaire expliquant les mots arabes utilisés. Oser vivre, rappelle, par ce procédé, Ahmed Sefrioui dans La boite à merveille. Doit-on pour autant l'étiqueter de roman exotique? L'écart entre les deux romans est sensible mais les intentions seraient-elles pareilles? A savoir assouvir le désir d'un lectorat étranger avide de découvrir «le pays du levant», et renseigner sur la condition de ses femmes?

Pour répondre à ces questions, il faudrait savoir à qui s'adresse Siham Benchkroun: qui veut-elle sensibiliser?

Sur le plan thématique, le roman pose une problématique â méditer: entre l'être et le paraître, entre le vouloir et le devoir, que choisir?

Ce récit a deux voix (je/elle) raconte l'histoire d'une femme déchirée par ses  rêves désespérés d'indépendance et de liberté, son besoin de sécurité, sa passion interdite pour un autre homme, le mal être vécu dans une société qui accepte l'hypocrisie mais ne pardonne pas la différence.

Le récit est porté par une écriture à la fois tendre et violente, riche d'images, d'effusion lyrique. La narratrice excelle dans la description de l'usure des sentiments par le silence et la peur.

Certains passages sont particulièrement émouvants: ceux où la narratrice analyse lucidement le statut de la femme (notamment les pp: 69-71), ou ceux marqués par un l'élan poétique qui transcende parfois le texte comme un hymne à l'émancipation de la femme: «Tant que nous naissions de ventres de femelles enchaînées et soumises, nous ne serions jamais libres...» (p. 68)

 

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4  La Fracture du Désir.

Arles, Editions Actes Sud, 1999.

par Wifaq BEN ADDOU

 

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Dans La Fracture du Désir, Rajae Benchemsi choisit le récit, comme forme littéraire, pour s’exprimer sur le thème de la chair.

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Kira et Slima, Foire des Zaërs, La boutique Russe, L’Homme qui ne mourut pas, Elle, Au bord de ma mémoire sont les titres des six récits qui se succèdent, ou plutôt qui se relaient pour reprendre finalement le même thème obsédant et obsessionnel, celui du corps. L'action est relayée au second rang permettant au corps d'exulter à travers l'introspection des sens (le goût, l'odorat, l'ouïe, le toucher, la vue) et une écoute attentive des sensations.

Des textes narratifs? Certes, mais le monologue intérieur demeure, avant tout, un dialogue avec soi: le corps se meut dans des espaces différents, dialogue avec son être et se faisant, raconte ses émotions, ses états d'âme, son unité, et sa scission à travers le temps. Bref, la tendance dominante dans les textes de R. Benchemsi est avant tout un savant dosage entre le monologue intérieur, la narration et la description.

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Pourquoi plusieurs récits et non pas un seul? Loin d’introduire la redondance ou du moins la ressemblance, le choix du pluriel rend compte de la complexité et de la richesse de l’imaginaire double de l’auteur (maghrébin et occidental). Le pluriel reprend l'idée de morcellement comprise dans le titre (fracture); le sujet est donc traité par bribes ou par tranches, mais l'ensemble tend vers une même question centrale: la chair et ses désirs.

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Laid ou beau, séraphique ou démoniaque, trivial ou céleste, le corps est parfois ineffable, souvent épars et éclaté, d’où la difficulté de le cerner. L’auteur entreprend donc de le traquer dans plusieurs espaces: au Maroc, dans les villes traditionnelles de Fès et de Meknès; dans les rues de la métropole casablancaise; à Paris, dans les quartiers cultes des étudiants, mais aussi dans l’espace intérieur de la pensée et de la mémoire où l'art et la littérature occupent une place de prédilection. Les références sont multiples et diversifiées, tant il est vrai que l'imaginaire de l'auteur en est très imprégné: en peinture, on citera l'exemple de Fouad Bellamine, de Soulages et de Brauner; en musique, celui d'Alfred Deller ou encore du chant soufi; et enfin en littérature, des noms comme Georges Bataille, Baudelaire, Marguerite Duras, Beckett, Dostoïevski, Roger Caillois, Artaud, Edgard Poe, Hallâj...

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Ces diverses références empêchent l'introspection de tomber dans le nombrilisme commun et l'orientent vers des horizons à la fois intellectuels et spirituels, voire même mystiques (l'exemple de la passion de Hallâj, des références à la confrérie des Issawa ou encore à celle d'Alep).

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L'introspection se fait au gré des sens et de la mémoire, d'où le recours à l'enchâssement et au flash-back. Sur le plan scriptural, cela se traduit par un style haché et des phrases courtes à structure minimale qui rappellent, à bien des égards, la technique du collage.

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le premier récit retrace l’histoire tragique d’une jeune étudiante qui se prostitue pour subvenir aux besoins de sa mère malade et qui, en proie au désespoir, va tuer son père qu’elle considère comme la principale cause de sa déchéance. A l'exception de ce récit et du quatrième, tous les autres sont racontés par une narratrice intradiégétique et homodiégétique. Le premier, par la diégèse et le style, peut induire en erreur le lecteur qui pense avoir affaire à un des innombrables procès féministes qui condamnent systématiquement tous les hommes. Mais il n’en est rien; les autres récits se détachent irrévocablement du premier par la qualité du style et de la matière narrative. La vision par derrière -vision fragmentée puisque généralement déclenchée par un détail- ménage le suspens et entretient le plaisir de la lecture.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER> L'usage du "je" permet à l’auteur/narratrice d’exploiter des éléments autobiographiques qu’elle intègre sans hésitation à l’onirique et à l’étrange. Le lecteur n’est donc plus surpris de passer de l’irréel d’un corps sans tête, d’un visage sans voix, ou des pieds sans corps, à la réalité poussiéreuse et misérable des villes marocaines, ou encore à celle, nostalgique, des ruelles parisiennes. En fait, la présence de ces deux niveaux sied à cette introspection des sens qu’entreprend l’auteur: des sens en éveil à l’appel de la mémoire qui les matérialise et les réactualise. Une écriture du sensuel? Certainement, lorsqu’on sait que le mot est plus que cela: il est litote, il est poème, il est réceptacle de deux cultures...

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Mais parler du corps revient à parler de la mort, et parce que celle-ci est insaisissable, multiple et abstraite, l’auteur l’apprivoise en la matérialisant, c’est-à-dire en lui donnant un corps. La solitude, la déchéance, l’absence, le mal de vivre, la décrépitude physique sont finalement toutes les façons de dire et de penser le corps face à la mort, face à l’éphémère, face au précaire.

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La matérialité rassure et pousse l'auteur à penser, à formuler et à livrer les notions les plus abstraites en termes physiques et matériels, dans une optique double et antinomique (dehors/dedans; vie/ mort; jour/ nuit; été/ hiver; ici/ là-bas; corps/ âme...).

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Les personnages sont souvent des existences en suspens ou du moins appartiennent à une existence en suspens, entre la vie et la mort, le rationnel et l'invraisemblable, ce qui les dote d'un dynamisme particulier et les auréole d'un mystère qui fait tout le charme du récit. Ils sont à la fois le noeud et son dénouement, car tout se passe à l'intérieur d'eux-mêmes. La Fracture du Désir raconte, en fait, le désir de l'autre comme désir de soi dans l'autre. On aime l'autre à travers quelque chose qui échappe et qui envoûte en même temps. L'attente devient une forme d'extase parce qu'elle appelle à l'écoute de soi et de l'autre. L'auteur intervient pour donner à cette attente une coloration mystique, philosophique et/ou érotique... Les récits sur le corps n'empêchent pas R. Benchemsi de glisser quelques critiques sur sa société, sans pour autant tomber dans la dénonciation ostentatoire ou le discours politique. Par ailleurs, ces récits ont cela d'original qu'ils revendiquent, sans avoir l'air, le droit de parler du corps de l'homme et du plaisir féminin loin des tabous ou de la trivialité licencieuse. Pour une fois, l'image est inversée: la femme désire et l'homme subit. La sensualité du sujet n'exclut pas une certaine méditation-contemplation à laquelle est invité le lecteur. Dans tous les cas, les récits de Rajae Benchemsi constituent une des balades la plus originale dans soi, face à soi.

 

 

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5. Le corps dérobé.

Casablanca, Editions Afrique-Orient, 1999.

par Nabil JABBAR

 

1-       Présentation

Dans ce roman, H. <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER><SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Boussejra  est à contre-courant des oeuvres féminines dominantes: pour elle, la femme est la première ennemie de la femme. Son bourreau n’est pas le père ou encore l’époux, mais bien la mère et la belle-mère.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Leïla, le personnage principal, relate avec douleur une triste expérience de vie. Il s’agit d’une analepse qu’elle entame à sa sortie le matin et qu’elle ne referme que tard le soir, à sa rentrée à la maison. <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L’espace temporel s’étend le long d’une journée d’errance.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Leïla décompte les pertes d’une rude et terrible épreuve, celle de sa propre existence. Sa voix, longtemps étouffée, se libère par l'évocation de souvenirs aussi traumatisants les uns que les autres. <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L’innocence de l’enfance prématurément saccagée, trahie et désillusionnée. Le drame d’un viol que son jeune corps a subi dans le sang, la honte et le mépris des autres.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Une femme est montrée du doigt. Elle est responsable de tout cela: la mère. Sa fille l’accuse de haine, de violence et d’égoïsme. Au lieu de la protéger, elle l’a violentée et livrée à d’autres non moins agressifs (en l’occurrence, la bonne, l’auteur du viol). <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Son jeune corps, beau et radieux, lui a été dérobé. Celui qui enveloppe à présent son âme déchiquetée n’est qu’un amas de débris dégoûtants et méconnaissables.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>"Cette femme" (Leïla appelle ainsi sa mère) est responsable de la ruine familiale. Elle tourmente le père, le pousse à la débauche, à l’ivresse et puis à la mort.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Frustrée, Leïla va chercher dans la relation conjugale une source de tendresse et de compensation, elle voit dans son époux une mère imaginaire. Mais une autre femme, la belle-mère, s’acharne sur son nouvel espoir, le bat en brèche. Leïla doit ressembler aux autres ou disparaître.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Leïla est, au bout de ces rudes épreuves, une femme qui a perdu ses illusions mais point abattue. Elle ne renonce pas à son idéal, celui de fonder son être total et authentique.  
 

2- Réflexions critiques

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L’originalité du Corps Dérobé réside dans sa nouvelle manière d’appréhender la question de la femme marocaine.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Il ne s’agit nullement d’une réitération stérile du discours féministe facile et simpliste, mais bien au contraire, d’une entreprise de dénonciation et de dévoilement qui, à la limite, serait anti-féministe.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>H. Boussejra se serait jurée, à l’instar de son héroïne, de ne faire ni concessions ni compromis.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Sa voix interrompt le cours du récit, et développe, à partir d’un événement romanesque, une réflexion critique sur la société et sur le rapport homme/femme.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Houria Boussejra exploite ainsi l’histoire de son personnage pour mettre en fiction une position  vécue et illustrer une condition de vie. <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le regard critique de ce personnage est mis au service de la thèse qu’elle soutient.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Il s’agit d’une jeune femme (Leïla) méfiante et distante qui passe au vitriol tout geste, toute parole émanant des femmes de son entourage (mère, belle-mère, bonne...). Tout acte provenant de leur part nourrit chez elle une position de rejet. <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Un sentiment d’indifférence et de différence la tient toujours à l’écart de leurs préoccupations.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Ainsi, la lutte hypocrite pour l’égalité, le respect et la liberté n’est pour Leïla qu’une grande comédie, l’expression d’une contradiction flagrante entre un dehors et un dedans.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Dehors, ces femmes se font déesses du changement et du renouveau. Dedans, elles s’identifient aux silhouettes du passé. En courtisanes, elles s’émulent à l’envi pour un surcroît d’avoir ou un semblant de paraître. Elles vacillent entre un passé déformé et un futur douteux et incertain.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La vraie lutte de ces femmes a pour objet les faveurs de l’homme, la proie grâce à laquelle elles peuvent jouir et tramer. Ces faveurs, elles les briguent par le corps quand elles sont épouses (brandissant le désir comme épée contre l’homme), et les briguent par leur pouvoir de bénédiction (d’absolution) quand elles deviennent mères.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le sérail, conclue-t-elle, s’est uniquement déplacé. Désormais il habite les esprits et hante les mémoires. <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Ces femmes sont les gardiennes farouches des traditions. Elles reproduisent les mêmes modèles, engageant ainsi le féminin et le masculin dans une guerre interminable sans vainqueur ni vaincu.

<SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le défi de Leïla consiste justement à rompre cette chaîne infernale et destructrice. Son chemin s’avère long et ardu, elle se doit de réinventer la femme.

 

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6 . Le secret des Djinns.

Casablanca, Eddif, 1998.

par L’houssaïn Btiti

    
<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER><SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Auteur d’un premier roman (Filles du vent, l’harmattan, 1995), Nadia Chafik a publié des textes en prose intitulés Bribes , dans la revue québécoise Liberté, en plus de quelques articles dans la presse nationale. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le Secret des djinns, paru chez Eddif, est son second roman. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Elle a également publié une nouvelle intitulée "Le tatouage bleu " dans le recueil Des nouvelles du Maroc, Casablanca, Eddif, 1999. Elle vient de publier un troisième roman, A l'ombre de Jugurtha, en coéditions: à Casablanca, chez Eddif, et à Paris chez Méditerranée, année 2000. 

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le jeune Casablancais Jabrane Ben Kader vécut l’expérience traumatisante du bombardement de Casablanca en 1942. Il "se barricada" alors dans l’un des deux pavillons de la maison paternelle, d’où il ne ressortira que quarante ans plus tard. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Samir, le neveu de Jabrane, occupait l’autre pavillon.

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Les deux hommes ne se supportaient pas. Ils se haïssaient même. Leur différence d’âge, ainsi que la divergence de leurs intérêts, accentuaient leur répulsion mutuelle. 

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Dans sa réclusion, Jabrane surmontait son isolement par des lectures nombreuses et diversifiées. <SPACER SIZE="43" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Marjana, sa fidèle servante, l’informait de tout ce qui advenait hors de la maison. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Pour briser sa solitude, Jabrane se contenta du simili d’une femme. Il était lié, ou se croyait comme tel, à l’Ombre à laquelle il donnait le visage d’une fille idéalisée. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Jabrane avait pour l’Ombre des sentiments contradictoires. Parfois même il la prenait pour "une allégorie de la mort". Il avait fait de cette liaison son secret jalousement gardé. 

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La mort subite de Marjana le contraignit à s’initier à la vie dans un Maroc qui ne lui était plus familier et rassurant. Jabrane jouissait plus du passé, qu’il se remémorait fréquemment, que du présent qui semblait le rebuter par sa violence et sa sévérité.

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Il était souvent partagé entre le souvenir et le rêve. Le souvenir le plongeait dans sa jeunesse heureuse et nostalgique; alors que le rêve l'aidait à rattraper le temps perdu.

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>C’est pourquoi sa crainte de la mort trahissait son attachement à la vie. Il semblait s’être trouvé une nouvelle raison d’être: ne pas "revenir à Dieu sans avoir goûté aux voluptés de la chair". Mais <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>une nouvelle déception l’amena néanmoins à l’écriture: " La magie des mots lui permet la survie" morale et spirituelle par la fiction, mais également matérielle par la sorcellerie. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER> Jabrane fut néanmoins rattrapé par le temps impitoyable. 

Par <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le Secret des djinns, l’auteur pose l’épineux problème de l’identité. La problématique réside dans l’observation de l'effet d’une longue absence de la scène sociale (40 ans ici) sur l’identité socio-culturelle d’un individu. 

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER> L'auteurL'auteur fait isoler Jabrane du reste de la société (Marjana exceptée), et l’y réintroduit (après avoir fait disparaître Marjana) pour l’observer. C'est une stratégie à rapprocher de l’épisode "d’Ahlou al kahf " (Ceux de la caverne) de la XVIIIème sourate du Coran. Cette stratégie permet de mettre en évidence la question des rapports tradition-modernité et son impact  sur la destinée de l'être. Divers thèmes socio-culturels se greffent à cette question; <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>nous en retenons les plus pertinents, tant au niveau thématique qu’à celui du traitement formel qui leur a été réservé. 

1- <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La critique sociale, avec ses multiples aspects, semble prédominer sur le reste. Elle est souvent faite par Jabrane, personnage principal du roman.

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Soulignons, à ce sujet, que le roman ne s’écarte pas de la tradition romanesque marocaine qui veut que l’on donne la parole, pour une telle  critique, à un "fou" ou à un enfant, autrement dit à un non justiciable. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Jabrane, par son déphasage temporel, joue parfaitement ce rôle: soit il regrette des mœurs corrompues (souvenir, nostalgie), soit il rêve à des choses nouvelles pour lui (envie, désir). 

2- <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le statut de la femme est également récurrent dans le roman.

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L’exposition des  obstacles à son émancipation y est faite avec beaucoup d’objectivité et de responsabilité; <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>la femme victime y est autant défendue que la "despote" y est dénoncée. 

3- <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La représentation de l’écriture est une mise en abyme de l'acte scriptural de l'écrivain; la réflexion sur cet acte n'est pas négligeable dans ce roman. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L’auteur y oppose l’écrivain Jabrane auquel la "magie du mot permet la survie" spirituelle, au fqih Jabrane, auquel cette même "magie du mot permet la survie" matérielle. <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L’absurdité et le paradoxe de la situation sont atteints quand le fqih vient en aide à l’écrivain. 

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Du point de vue formel, notons que le roman s’ouvre sur un récit d’événements, avec des dates et des lieux qui nous introduisent d’emblée dans un univers réaliste. Un narrateur anonyme prend en charge cette narration ultérieure. Il nous présente, dès l’incipit, le personnage principal, Jabrane Ben Kader, ainsi que la transformation qui générera la suite de l’histoire: "la peur dévastatrice" qui habite la pensée de Jabrane, suite au bombardement de 1942 ; ce qui se traduit, concernant l’espace, par cette dichotomie: lieu sécurisant (la maison)/lieu angoissant (l’extérieur). 

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Quant au temps, il constitue le motif de base dans la construction du roman, et en même temps de  la question identitaire:  <SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>fondamentalement, c’est le déphasage temporel de Jabrane, dû à son isolement de 40 ans, qui a permis le déclenchement de toute la dynamique dans  le récit: son découpage rend compte à la fois du double statut du personnage central, reclus et libéré, mais également de l’intérêt porté, par le narrateur, à chacune des deux périodes, respectivement traitées en trois et treize chapitres. 

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>D’un autre côté, par une imbrication de genres pluriels, Le Secret des djinns présente plusieurs aspects dont nous retenons principalement:

<SPACER SIZE="28" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>- l’aspect historique: surtout dans le premier chapitre qui concerne des événements authentiques de l’histoire du Maroc. Des dates précises attestent incontestablement ces événements, donnant ainsi au roman un effet de réel indéniable;