Abdallah MDARHRI ALAOUI,
Faculté des Lettres,
Rabat
1- Historique
La littérature féminine au Maroc, en particulier romanesque, est récente: à part quelques noms comme celui de Khnata Bennouna (dont on connaît les œuvres à partir des années soixante) et Leïla Abou Zeïd, elle est apparue depuis les années 80 et surtout 90. On peut se demander: pourquoi maintenant seulement?
Ceci s’explique par des raisons nationales et
internationales:
- nationales: l’écriture féminine s’inscrit dans un
mouvement récent d’ouverture relative des pouvoirs publics, et des
intellectuels en général, à de nouvelles
expressions marginalisées jusqu’à maintenant, telles que la littérature
de jeunesse, la littérature de l’immigration et la littérature féminine. Nous
pensons que ces nouvelles expressions sont déterminantes pour l’évolution
future de la société ;
- internationales: le retard du Maroc concernant la
question des droits de l’homme, et l’égalité des sexes, amena les organisations
internationales à attirer l’attention et à faire pression sur les gouvernants;
l’aide aux pays sous-développés est de plus en plus conditionnée par la place
de la femme dans la société.
Indépendamment de ces raisons, est-ce que les femmes
marocaines (elles qui avaient participé activement à la libération nationale),
d’une manière ou d’une autre, inconsciemment ou non, n’avaient pas contribué à
cette passivité culturelle? C’était peut-être là le meilleur moyen de montrer
que les hommes, seuls, conduiraient la société aux crises et à l’impasse dans
lesquels se trouve un pays comme le Maroc ! Sans aller jusque là, et sur
un ton plus sérieux, nous pensons que ce retard, dont les origines sont
lointaines, s’explique historiquement par le refus des hommes à laisser les
femmes participer aux activités symboliques de caractère écrit, car le
scriptural a toujours été lié au
sacré, et donc au pouvoir.
Que ce soit au Maroc, ou dans tout autre pays
musulman, les seules périodes où les femmes ont pu s’exprimer littérairement et
culturellement, ont été celles de l’apogée des sociétés musulmanes (par exemple
au Moyen-âge en Andalousie où les poétesses se comptaient par milliers). F.
Mernissi, dans Rêves de femmes,
relie la décadence des pays musulmans à l’attitude négative qu’ont eu les
hommes à l’égard des femmes. Malgré les lourdes tâches ménagères dont elles ont
été chargées tout le long de l’histoire, cela n’a pas empêché ces dernières de
s’exprimer "souterrainement" par le biais de la littérature orale, si
riche grâce à la créativité féminine (contes, proverbes, chants, légendes,
comptines, anecdotes comiques…): une mine de savoir sur les comportements
sociaux et culturels des hommes et des femmes ainsi que leurs rapports.
Depuis l’indépendance, les femmes des villes ont eu
accès à la scolarité, certes dans une proportion moindre que les hommes.
Certaines poursuivent leurs études maintenant jusqu’au cycle supérieur, surtout
dans les Facultés des Lettres où elles sont même statistiquement plus
nombreuses dans certaines branches (notamment de littératures), depuis au moins
une vingtaine d’années. Paradoxalement, au vu des productions littéraires
actuelles, elles ne représentent qu’une petite minorité par rapport aux auteurs
masculins. Une étude bibliographique des années 1998-1999 montre que leurs
œuvres ne représentent pas plus du 1/5ème de la production nationale
en français, et du 1/10ème en arabe (1). Le pourcentage était encore
plus dérisoire avant la dernière décennie (2).
Cet affaiblissement massif entre le nombre des
diplômées en lettres et celui des auteurs d’ouvrages, comparativement à la
situation masculine, est dû principalement à deux causes:
- Les femmes, une fois les études terminées,
continuent à se comporter selon le modèle traditionnel de la femme au foyer:
elles se dévouent au mari et aux enfants avant tout, sacrifiant le temps
qu’elles peuvent consacrer à la création et au développement intellectuels;
- Quand elles travaillent à l’extérieur, elles
cumulent une double responsabilité: celle de la profession qu’elles exercent,
et celle du foyer (qu’elles assument directement, ou indirectement par le
contrôle des femmes de ménage) . Elles sont ainsi dans une situation
défavorisée par rapport à l’homme.
Certains milieux traditionnels, encore très puissants actuellement, ne sont pas favorables à ce début d’expression féminine dans le champ littéraire et culturel. Ils estiment même que les encouragements dont bénéficient actuellement certaines productions féminines, en particulier contestataires, est une manipulation de puissances extérieures: le but est de dénigrer l’homme marocain, sa société, ses valeurs, de l’intérieur, par le biais des femmes.
Cette thèse, défendue par certains articles de
journaux ou dans certaines discussions ou débats entre intellectuels, est
réfutable pour plusieurs raisons:
1- Les hommes sont aussi "manipulables"
(et non manipulables) que les femmes: tout être humain sans scrupules peut se
prêter à ce jeu sordide: pourquoi soupçonner uniquement les femmes?
2- Il existe effectivement des œuvres violentes
vis-à-vis des hommes, quelquefois excessivement et sans nuances, comme c’est le
cas du récit de Rachida Yacoubi Ma vie
mon cri. Cette expérience,
qu’elle soit vraie ou fausse, relève de la littérature (même si on peut
discuter la qualité du texte), en tant que manifestation d’un imaginaire
traumatisé par les rapports négatifs avec les hommes; peu importe que cette
œuvre soit autobiographique ou non, personnelle ou non, sincère ou non;
l’essentiel est que la femme ait pu écrire d’abord, ce qui augure une nouvelle
ère au Maroc. Sur le fond, on ne peut juger une œuvre selon le critère de
fidélité à la réalité, comme on le ferait pour un document authentique. la
société marocaine ne se réduit pas à ce seul modèle, qui ne relève pas
toujours, malheureusement, de la pure fiction. Il est donc important que des
textes comme celui qu'on vient de citer de R. Yacoubi, Moi
Mireille lorsque j’étais Yasmina de
F. Sebti ou Blessures de l’âme et du
corps de Malika Moustadraf
existent.
3- Toutes les œuvres féminines ne se limitent pas à
cette thématique; certaines décrivent des rapports homme-femme réussis, nuancés
ou simples: tel est le cas d’Une vie
tout simplement de Bahaa Trabelsi,
Yasmina et le talisman de Anissa Belfqih ou L’enfant endormi de
Noufissa Sbaï.
4- Et que dire des textes qui centrent leur critique
sur les souffrances subies par la domination étrangère sous le mode grave tels que les romans et autobiographies
de Leïla Abou Zeïd, La baroudeuse de Nouzha El Fassi; ou sous le mode
plus distant et détendu de Rêves de
femmes de Fatima Mernissi ?
5- Par ailleurs, certaines œuvres ont choisi de
montrer la responsabilité des femmes, non seulement dans l’oppression des
autres femmes, à l’instar de Nadia Chafiq dans Filles du vent, mais
aussi dans la souffrance qu’elles peuvent faire subir à des hommes qui ne
méritent pas ce traitement: Houria Boussejra illustre cette problématique dans Corps dérobé.
Ces exemples montrent que, malgré sa jeunesse, cette
littérature n’emprunte pas les mêmes sentiers; et tout jugement catégorique
serait inadéquat.
2- Pourquoi
une "littérature féminine"?
De nombreux universitaires
dénient le terme de "littérature féminine" à cette production,
considérant que la distinction à partir d’un critère générique n’est pas
valable; d’autres refusent cette qualification pour une autre raison: les
textes écrits jusqu’à maintenant, selon eux, n’ont pas une qualité littéraire
suffisante.
Distinguer une création littéraire à partir du genre
n’est certes pas recommandé dans l’absolu. Cependant, il y a deux raisons
essentielles qui poussent à retenir cette dénomination, provisoirement:
- L’expression littéraire féminine est très récente;
si on l’intègre dans la littérature marocaine en général, elle passerait
inaperçue, vu le nombre réduit de ses auteurs pour l’instant. Lorsque les noms
des écrivaines seront suffisamment connus, quantitativement et qualitativement,
il n' y aura pas de raison , à ce moment là, de distinguer cette littérature.
- L’avènement du texte littéraire féminin se réalise
dans sa double expression, arabe
et française: cette naissance est quasiment simultanée en ce qui concerne le
récit romanesque. Les préoccupations thématiques et esthétiques des écrits en
français et en arabe sont proches, ce qui n’était pas le cas des œuvres écrites
par des hommes dans les années cinquante-soixante, lors de l'avènement du roman
maghrébin masculin.
- Dans la période actuelle, tout lecteur constatera
que les œuvres féminines ne sont pas une simple reproduction de la littérature
masculine. Bien qu’elles aient des thèmes communs avec la littérature masculine
(retour sur l’histoire coloniale, critique des abus de pouvoir, contestation de
certaines traditions négatives pour l’ensemble de la société, aspiration à une
vie moderne…), ces thèmes sont relativement traités différemment. D’autre part,
certaines abordent des sujets nouveaux: des expériences spécifiquement
féminines sur les questions traitées. Certains écrivains masculins ont dénoncé
la situation de la femme ou décrit le corps, la parole, les pensées
intérieures, les sensations, les souffrances de femmes; cette vision ne peut
correspondre totalement à celle qu’ont les femmes elles-mêmes. Ainsi, nous
sentons une grande différence dans la description-dénonciation des agressions
féminines par A. Serhane et M. Moustadraf ou Z. Gourram. De même, la ville de
Fès et son univers féminin de F. Mernissi n’a rien à voir avec celle que nous présente
T. Ben Jelloun. Le rapport entre fille et mère dans Rêves de femmes fait
d’une initiation complice et confidentielle n’apparaît dans aucune œuvre
masculine. Il en est de même des conversations entre femmes, de la vision
qu’elles ont des hommes, d’elles-mêmes, de leurs projets de société, de leur
culture… On pourrait multiplier les exemples sur ce que ces œuvres font
découvrir comme perception nouvelle sur un monde que l’on côtoie
quotidiennement sans le voir réellement. Probablement, une énonciation autre,
dans sa diversité, est en train de prendre place dans le champ littéraire
marocain: rapport au sujet, à l’espace, au temps, à l’intertexte.
3-
Réception de la littérature féminine:
Cette littérature étant nouvelle, il n’existe pas
pour l’instant d’étude sur sa réception. Nous avons déjà évoqué les réactions
d’une partie du public universitaire. Nous avons d’autres indices qui montrent
l’indifférence des intellectuels: lors de colloques tenus aux Facultés des
Lettres de Marrakech (novembre 1999) et Rabat (février 2000) sur les
productions littéraires féminines, nous avons constaté que l’assistance était
constituée à quatre-vingt-dix pour cent de femmes. Nous pouvons aussi relever
le nombre insignifiant des étudiants et des enseignants de l’UFR Etudes féminines de la Faculté des
Lettres de Rabat par rapport au personnel féminin.
Ces quelques exemples donnent une idée de la
réaction des intellectuels vis-à-vis de cette littérature: il faudrait voir si
cette réaction est fondée sur une évaluation négative de son apport esthétique
et culturel, ou s'il s’agit d’un blocage dû à l’histoire des relations entre
hommes et femmes et aux préjugés
sur leurs capacités littéraires.
En ce qui concerne la réflexion critique,
l’introduction de Leïla Abou Zeïd à son dernier roman, Le dernier épisode, nous éclaire sur quelques aspects de cette
question (nous trouvons un autre témoignage intéressant dans la communication
de Anissa Belfqih à cette journée d'études). L’auteur rend compte d’abord de la
réception critique nationale; elle remarque deux types d’attitudes de la
critique journalistique:
- La première s’attache à la forme et occulte la
question de fond: le point de vue des critiques sur l’esthétique de l’œuvre
semble en apparence laudatif; mais quand on examine de près le texte, on
constate que le texte cité renferme des présupposés sexistes : voir p. 9
de l’introduction de l’œuvre de L. Abou Zeïd, notamment l’emploi des mots
"ounta" (en arabe, le mot recouvre le double sens de
"féminin" et "femelle") ; une écriture dans la
"douceur et la délicatesse", tels sont les termes employés par un
critique de la presse.
- Une
autre position critique: on ne réalise pas qu’une femme puisse écrire sur des
sujets aussi sérieux que la lutte pour la décolonisation. Un autre journaliste
s’étonne qu’il n’ait pas rencontré les problèmes qu’évoque l’écrivaine L. Abou Zeïd dans ses écrits (pour ces
deux réactions, voir Le dernier épisode,
p. 9, 4ème paragraphe).
-Enfin, un troisième type de lecteurs, généralement universitaire, se serait
intéressé à son œuvre, pour le côté historique, anecdotique.
Que penser de ces réactions vis-à-vis d’un auteur
femme (ces réactions sont assez représentatives des attitudes masculines en
général envers cette littérature)?
- Le premier type de lecteurs critiques semble
croire à une essence féminine, marquée par la douceur, la sensibilité, la
délicatesse, inhérentes à la femme; elle se refléterait nécessairement dans son
écriture. Par conséquent,
l'écrivain-femme ne devrait pas aborder des sujets qui touchent à la
violence, car cela rendrait leur production "virile": cette image
mythique ne traduit-elle pas une gêne devant une contestation non favorable à l’homme?
- Derrière le deuxième type de réactions, on met en
doute sa capacité, sinon son honnêteté, et peut-être même sa légitimité à
exprimer l’imaginaire d’une société, comme s’il devait être le domaine réservé
des écrivains masculins;
- Enfin, le dernier point de vue dénie implicitement
la valeur esthétique à l’œuvre féminine: elle ne serait que témoignages à
valeur décorative ou distractive.
En faisant ces remarques, on se rend compte que ce n’est là qu’une réception limitée à
quelques critiques et sur un seul auteur; mais nous avons constaté des
réactions semblables auprès de certains intellectuels: elles ont donc une
valeur testimoniale, à confirmer, nuancer ou infirmer par une enquête
approfondie et représentative de l’ensemble des lecteurs.
L. Abou Zeïd évoque aussi la réception critique de
ses œuvres dans le milieu universitaire américain. Même si c’est un cas
particulier, il est intéressant de résumer cette expérience, et de la commenter
brièvement.
L’auteur nous informe que son œuvre a été connue
d’abord à l’étranger, et en particulier aux Etats-Unis avant de l’être au
Maroc: la critique universitaire s’est intéressée à ses œuvres, dit-elle, à cause de l’intérêt des Américains
pour les questions sur l’islam, les traditions culturelles de la société
musulmane, la situation de la femme, sujets qui sont traités par L. Abou Zeïd.
D’autre part, à travers l’auteur, l’université
américaine veut connaître l’attitude et la vie des femmes marocaines; c’est une
des raisons qui explique l’intérêt pour l’autobiographie. L’œuvre
autobiographique, Retour à l’enfance,
serait écrite sur la demande d’une universitaire américaine. L. Abou Zeïd
aurait été réticente au départ, mais aurait finalement accepté parce que,
dit-elle, cela lui permettait de montrer une autre image de l’islam et de la
femme musulmane: "Je voulais leur montrer qu’une femme musulmane est capable
de porter la plume" (introduction de L. Abou Zeïd).
Les universitaires américaines veulent également
savoir comment les femmes au Maroc accueillent les écrits de L. Abou Zeïd.
Celle-ci a été étonnée de remarquer que cette question n’avait pas attiré son
attention auparavant: peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela, dit-elle,
parce qu’elle croyait que les femmes n’avaient pas de sens critique.
A la lumière de ce compte-rendu de L. Abou Zeïd sur
la réception de son œuvre auprès des universitaires américains, nous avons
quelques remarques:
- Il existe un intérêt certain pour les écrits
féminins marocains dans le milieu universitaire américain. Ceci s’explique
d’abord par la place importante des études féminines dans le cursus éducatif;
mais aussi par la curiosité que les chercheurs ont vis-à-vis de la société
arabo-musulmane, et le rôle que la femme y joue. Cette réception est orientée:
il semble que ce milieu est motivé plus par les ouvrages anthropologiques
qu’esthétiques; d’où l’intérêt pour l’autobiographie, les récits de vie, les
témoignages, les enquêtes sur le terrain. Autrement dit, l’horizon d’attente
n’est pas le même qu’au Maroc. L’encouragement des types de travaux féminins
commandés par les Américains gênerait même une partie de l’intelligentsia
marocaine pour les raisons exposées précédemment.
·
La
réaction de L. Abou Zeïd, telle qu’elle est présentée dans l’introduction de
son dernier roman, est significative à un double égard: elle montre que
l’auteur a conscience des risques d’exploitation des écrits féminins à
l’étranger (ce qui répond à la question que nous avons traitée au début de
cette introduction);
·
D’autre
part, le point de vue qu’elle oppose manifeste une réaction idéologique et non
esthétique: en somme, son attitude rejoint, par certains côtés, celle de ses
interlocuteurs américains;
·
Le
commentaire qu’elle fait sur son attitude au sujet de la question posée (ce que
pensent les femmes de ses écrits) est intéressant: qu’il soit spontané ou
ironique, il montre que la réflexion des femmes n’est pas encore considérée
avec suffisamment de sérieux, y compris par les intellectuelles. Ceci est en
train de changer depuis que des universitaires, comme Fatima Mernissi (qui a
été elle aussi encouragée par l’institution américaine) a développé un courant
de recherches interdisciplinaires sur la femme, menées par les intellectuelles
elles-mêmes.
·
Actuellement,
nous assistons à une période nouvelle dans l'expression féminine, quelle que soit sa nature: presse,
radio, télévision, écrits en sciences humaines, littérature. En ce qui concerne
ce dernier domaine, il est temps d’interroger un corpus qui commence à être
appréciable sur le plan quantitatif. Ce n’est qu’en examinant de plus près les
problématiques thématiques et esthétiques que l’on pourrait se prononcer sur sa
valeur, son originalité et ses limites.
Notes :
(1) Cf. Littérature du Maroc Horizon 2000 (voir bibliographie)
(2) Cf. Jean Déjeux La Littérature féminine de langue française au Maghreb (voir bibliographie)