Point de vue d’une écrivaine: motivation, problématique, vision, interrogations, perspectives. 

Anissa BELLEFQIH

enseignante universitaire,

auteur de Yasmina et le Talisman,

Paris, L’harmattan, 1999.

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Introduction

1 . Titre :Yasmina et le Talisman

     2- Genèse de "Yasmina"

          3- Le roman est-il une autobiographie voilée?

4- Interrogations et perspectives .

          Conclusion .

 

 

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Introduction:  

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La femme marocaine n'est entrée dans le monde de l'écriture qu'à partir de 1982 avec Aïcha la rebelle, titre on ne peut plus significatif. Depuis, une trentaine de romans, à peine, peut être recensée et pourtant, l'été dernier, un journaliste connu sur la place a annoncé la sortie de mon roman Yasmina et le Talisman avec un titre très révélateur: "Une femme, encore!..." Au lieu de le recevoir comme le roman d'une femme qui, à l'instar de l'homme, a les yeux ouverts sur la société où elle évolue et qui interpelle hommes et femmes sur les problèmes d'ordre sociétal, il a privilégié l'image d'une femme qui pose problème en faisant entendre sa voix. 

 

 

1.  <SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Titre: Yasmina et le Talisman  

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Les lecteurs s'arrêtent toujours à "Yasmina". En fait le mot placé comme accroche, c'est plutôt "talisman". D'entrée de jeu, j'ai posé en creux le problème de l'identité et j'ai fait jouer une dualité. L'accent est mis sur l'alliance entre un prénom moderne, Yasmina, rappelant une fleur qui s'ouvre au soleil mais continue à être odorante même quand elle se ferme le soir, et un vocable à forte charge culturelle, le talisman, l'objet qui protège ou qui donne un pouvoir.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Un espace d'attente est créé, car ce mot appartenant d'ordinaire au registre occulte n'est ici ni une amulette, ni un gri-gri. Le champ sémantique de ce mot couvre l'ensemble des idées, des idéaux, et des convictions inspirés du Coran que le père El Hassan a inculqués à sa fille Yasmina et qui servent à cette dernière d'immunité et de force chaque fois qu'elle se trouve dans des situations difficiles.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Yasmina, est le produit de deux influences et son talisman est double:

- Le premier lui vient de sa mère: femme traditionnelle, mais pas tout à fait conventionnelle, elle lui a transmis le secret de la potion magique qui permet à tout être (surtout aux femmes de la génération de l'héroïne) d'ouvrir toutes les portes, à savoir la magie du verbe comme seule arme pour contourner le machisme des hommes.

- Le second talisman est représenté par le legs moral du père. L'éducation donnée par cet homme vénéré en a fait une femme libre, indépendante, soucieuse de son environnement. Il l'a surtout poussée à développer une permanence dans sa vie: à partir d'une certaine spiritualité, elle découvre grâce à lui que le seul recours reste une quête permanente vers le savoir. Autrement dit, elle trouve le salut, la rédemption par la foi. 

 

2- <SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Genèse de "Yasmina":

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Dans la forme de narration, j'ai privilégié le choix de la langue du souvenir. Cette plongée dans la mémoire provoquée par le premier deuil: la mort de la mère n'est pas uniquement motivée par l'automatisme du traumatisme.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le récit inaugural sur la mort de la mère est en fait une réflexion sur l'univers maternel et sur celui de la femme en général. Elle se retrouve face à elle-même, à son destin de femme. "Est-ce cela la vie?" "Qu'as-tu fait de ta vie, qu'as-tu fait de la mienne?" interroge-t-elle sa mère défunte.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Si la nostalgie n'est qu'un instinct de vie qui combat la mort du passé en le faisant revivre par l'évocation et le souvenir, elle est surtout le moyen de mettre en mots les silences de Yasmina. Le roman devait s'intituler, du reste, "par delà le silence".

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le roman est le témoignage d'une femme très fière de son acculturation, ouverte sur le monde moderne mais profondément enracinée dans sa culture arabo-musulmane.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Yasmina, ou la rebelle apprivoisée, est une battante qui a lutté pour son indépendance, pour sa liberté, pour s'affirmer contre le machisme dans le milieu professionnel et privé, contre le sexisme dans le milieu politique, contre les aléas de la vie tout court. Au fil des ans, toutefois, elle a été amenée, dans l'environnement où elle évolue, à privilégier le silence face aux problèmes cruciaux de l'heure. Cette parole confisquée a fini par jaillir sous forme de roman.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Au delà de ce parcours, le roman rend compte de la quête d'une femme qui tente de donner un sens à sa vie. Il reste cependant qu'à mes yeux, le plus important, ce n'est pas tant la vie de Yasmina, ses sentiments ou ses états d'âmes, que la voix de Bent El Hassan, sa réflexion sur la société, ses opinions, ses idées. Je ne m'exprime pas seulement sur ma propre vie, mais étends ma réflexion au vécu sociétal.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>C'est ce qui explique en partie la diversité thématique des sujets d'actualité abordés par le récit: l'amour, le bonheur, la liberté, la famille, les institutions, les relations interpersonnelles, les problèmes du couple, ceux de l'éducation, entre autres, des enfants; mon désir secret étant la participation et/ou l'identification du lecteur-narrataire, à travers des questionnements qui interpellent par leur universalité, (hommes et femmes).  Je n'apporte pas de réponse, mais si je gagne la complicité des femmes, j'ose espérer qu'elles reprendront à leur tour la parole pour témoigner de leurs maux ou créer avec leurs mots une chaîne de réflexion.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Est-ce donc le destin d'une femme ou des femmes de ma génération seulement que j'ai voulu retracer? N'est-ce pas plutôt celui d'une femme d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs? 

 

3- <SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le roman est-il une autobiographie voilée? 

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le choix d'un personnage féminin de la même génération qui a même origine, même parcours que le mien a pu tromper certains lecteurs.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Il y a une lecture du soupçon, un accueil soupçonneux des lecteurs: où est la part de vérité et de réalité dans Yasmina et le Talisman? Où commence la part de fiction et d'imaginaire?

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La question m'est souvent posée parce qu'il y a une certaine vraisemblance maintenue par de multiples effets de réel qui tendent à faire croire au lecteur que c'est bien le récit de ma vie qu'il est en train de lire. Le jeu de l'écriture vise à susciter la curiosité et l'incertitude (personne? personnage?) et à atténuer la transparence intérieure de l'autobiographie.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La vérité, "c'est moi et ce n'est pas moi". J'ai privilégié la technique romanesque de l'autofiction, qui permet, à partir de l'expérience vécue, de choisir de mettre en présence des événements de fiction et des faits strictement réels. En fait, c'est donc un patchwork d'énoncés factuels (enfance à Oujda, parcours professionnel...) et d'énoncés plus ou moins fictifs (enfants, vie conjugale...)

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Il y a, du reste, une part de brouillage et de fiction qui est en rapport avec l'inconscient (écrire, n'est-ce pas se trahir?). Certaines vérités sont, en effet, apparues après coup en filigrane, faisant découvrir le moi en creux.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Cette question sur la part autobiographique ne devrait-t-elle pas être dépassée? Le véritable enjeu du "je" n'est-il pas représenté par "l'autre", à convaincre, à séduire, à amener vers d'autres rives? 

 

4- <SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Interrogations et perspectives: 

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>A travers l'écriture, les femmes écrivains sont conscientes du pouvoir des mots sur les changements de mentalité et de leur rôle dans l'émancipation de la femme qui s'identifie et décrypte les messages qui bousculent les préjugés.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>La langue utilisée ne doit pas être un enjeu de discorde et de polémique. En fait, la langue d'écriture, appropriée comme sienne, n'est pas perçue comme étrangère. Elle n'est ni déstructurée, ni violente, ni violentée. Elle est maîtrisée comme sont maîtrisées les relations de l'auteur avec son acculturation. C'est un choix qu'ont fait certaines femmes pour transmettre un vécu ou faire entendre leur voix.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Ecrire au féminin a d'abord célébré la naissance d'un "je" bridé chez la femme dans une société traditionnellement misogyne. La voix devient vite un cri longtemps réprimé qui libère.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Au-delà de la libération par l'écriture, la femme a maintenant le devoir d'étendre sa réflexion au vécu sociétal de ses consoeurs muettes, parce que muselées et entravées. Elle a en charge le présent brumeux et l'avenir incertain de ces femmes. Elle devrait donc dépasser ses fractures personnelles pour se pencher sur les fractures sociales. Arrêter de se nombriliser pour se mettre à l'écoute et faire un travail de proximité libérateur et salvateur pour la condition féminine.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Le texte devient alors prétexte et la question n'est plus "qui suis-je?" mais "que puis-je?" En abordant des sujets d'une brûlante actualité, tenter d'obtenir sinon l'adhésion, du moins l'intérêt de ce destinataire privilégié. L'écrivaine se trouve donc face à un dilemme: être seulement un miroir où les autres femmes se reconnaîtraient? Véhiculer des messages assez proches de leurs drames pour les amener à une prise de conscience que cela ne peut plus durer?

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Elle se doit d'être novatrice dans son activité créatrice. C'est une responsabilité qu'il lui incombe d'assumer avec finesse et savoir-faire. On retrouve souvent la tendance résolument moderne d'un groupe féminin pluriel qui dit chercher à être libre, et à traduire une certaine souffrance due à la condition et au statut des femmes marocaines. Elles avouent que leur but est de dénoncer des situations intolérables et d'ouvrir des débats sur la condition féminine au Maroc. Condamner l'oppression et la domination ne doit pas amener à l'apologie de la transgression systématique de nos valeurs et de la levée de tous les tabous. C'est le tribut nécessaire pour sauvegarder sa liberté et ne pas aliéner à nouveau son identité. S'ouvrir sur les autres cultures, soit, c’est incontournable ; mais transmettre et sauvegarder notre ancrage dans les valeurs qui font notre spécificité pour éviter une réaction de rejet et une dérive identitaire qui nous feraient perdre nos acquis. Nos mères qui ont applaudi à notre libération et en ont été les instigatrices ne nous les pardonneraient pas; nos filles non plus qui rêvent de pousser plus loin l'horizon que nous leur avons offert. Il y va de notre survie en tant que femmes libres. Il m'apparaît indispensable de passer le témoin à nos filles et de préserver leur avenir et leur liberté afin qu'elles écrivent la suite d'une histoire inachevée. 

 

<SPACER SIZE="72" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Conclusion:  

 

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>L'écriture est un moyen de partager avec le lecteur des préoccupations communes face à une société aujourd'hui en pleine mutation. Les femmes intellectuelles doivent tenir compte d'un environnement social qui devient menaçant. Acquérir une identité revient à sauvegarder notre "permanence intérieure". Cela ne veut pas dire s'aliéner en mimant une culture étrangère et s'exiler intérieurement au prix d'une dépersonnalisation.

<SPACER SIZE="36" TYPE="HORIZONTAL"></SPACER>Il y a un credo de base dans l'éducation des hommes et femmes de ma génération, c'est "adaâf al imane". Face à une problématique, cassons "le silence des agnelles" et prenons la parole pour dénoncer, pour sensibiliser le public aux problèmes cruciaux auxquels nous voulons trouver des solutions. Dans la sérénité et le respect de l'autre, sans extrémisme, avec toute l'intelligence dont sont capables les femmes. 

 

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